Soudan du Sud : un responsable de l'ONU dénonce la culture d'impunité en cours

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Des équipes de l'ONU montrant à une mère de plusieurs enfants souffrant de malnutrition comment administrer des antibiotiques à son bébé dans un site de distribution d'urgence d'alimentation à Thanyang, Etat d'Unité, Soudan du sud. Photo: UNICEF/K. Holt

Depuis quelques temps, le Haut-Commissariat aux droits de l'homme ne cesse de tirer la sonnette d'alarme, en s'inquiétant notamment que la situation évolue dans un mauvais sens avec une intensification des abus au Soudan du Sud. Des violences qui touchent surtout des femmes et des enfants.  Et si plusieurs hauts responsables onusiens se sont inquiétés d'un «processus continu d'épuration ethnique », la Chef de la Section Afrique I au Haut-Commissariat rappelle comment une crise politique entre un Président et son Vice-Président s'est finalement transformée en un conflit communautaire, voire ethnique.

Mi-novembre, le Conseiller spécial de l'ONU, Adama Dieng avait déjà alerté sur un risque de génocide au Soudan du Sud, avec tous ces « signes qui montrent que la haine ethnique et le ciblage des civils peuvent déboucher sur un génocide si rien n'est fait pour l'empêcher ».

Au début de ce mois de décembre, c'est la Commission instituée par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU qui s'était alarmée du processus de «nettoyage ethnique en cours» dans plusieurs régions du Soudan du Sud. Au terme d'une mission de dix jours dans ce pays, ces experts du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme avaient estimé que les violences ethniques sont plus nombreuses qu'auparavant, qu'elles ont gagné de nouvelles parties du pays et qu'elles concernent davantage de communautés.

Mais dans un entretien accordé à ONU-Info  le 7 décembre dernier, dans le cadre d'un dossier sur le bilan des droits humains en Afrique subsaharienne, la Chef de la Section Afrique I au Haut-Commissariat aux droits de l'homme, pense « qu'on est arrivé là du fait de l'impunité qui a existé et prédominé dans ce pays ». Selon Julie de Rivero, c'est le résultat d'une culture d'impunité avec « des abus du passé qui n'ont pas été jugés » et « des responsables qui n'ont pas été poursuivis en justice pour les graves violations de droits de l'homme qu'ils ont commises ». Pour ce responsable onusien, « c'est comme ils sentaient qu'ils ont un feu vert pour continuer ce genre d'exactions ».

Une façon pour les services du Haut-Commissaire Zeid de mettre en lumière les limites du système judiciaire de ce jeune Etat. « C'est clair que le système judiciaire interne au Sud-Soudan manque la capacité, l'expérience pour pouvoir juger ce genre de crimes. La communauté internationale s'est engagée à créer une Cour mixte qu'on a appelé une Cour hybride qui pourrait juger ces crimes. Mais ça prend du temps de mettre en place cette Cour », fait-elle d'ailleurs remarquer. « Il y a les premiers pas qui ont été pris, mais entre-temps la situation évolue sur le terrain, notamment en raison de cette dispute politique entre les deux grands leaders du pays ».

En attendant, de hauts responsables de l'ONU n'arrêtent de mettre en garde contre une situation de guerre inter-ethnique dérivant vers une tentation génocidaire. Et l'équipe du Haut-Commissaire Zeid rappelle à cet égard l'avertissement d'Adama Dieng. « Le risque existe malheureusement. Je pense que le Conseiller spécial sur la prévention du génocide l'avait soulevé au Conseil de sécurité il y a quelques semaines. Et la Présidente de la Commission sur le Soudan du Sud qui a été créé le Conseil des droits de l'homme l'a aussi dit. Donc le risque existe », avertit Julie de Rivero.

D'autant plus que plusieurs responsables se sont inquiétés de « certains signes d'une dimension ethnique qui se traduisent surtout dans les discours d'une certaine jeunesse ». Et si cette tranche juvénile pose problème, Julie de Rivero rappelle qu'il est plus facile de mobiliser les jeunes dans ce genre de situation. « C'est vrai que c'est une jeunesse qui n'a pas beaucoup d'avenir devant elle, qui a vécu sous la violence la plupart de sa vie, qui ne voit pas nécessairement les options. Le Sud-Soudan traverse une crise économique assez importante sans un réel espoir d'emploi. Même pour s'alimenter, les populations souffrent. Une grande partie de la population est déplacée interne, d'autres sont à l'extérieur du pays. Donc la situation met cette population en vulnérabilité et puis on cherche des solutions parfois les plus extrêmes pour résoudre les problèmes immédiats que la jeunesse voit », a souligné la Chef de la Section Afrique I au Haut-Commissariat aux droits de l'homme.

Toutefois, elle se réjouit de la mobilisation de la communauté internationale « pour rendre responsable le Gouvernement et en demandant aux autorités sud-soudanaises de prendre la situation en main ». Elle cite, à ce titre, certaines mesures positives dans certaines régions où les autorités sud-soudanaises sont intervenues pour essayer de calmer la situation. « Mais il reste beaucoup plus à faire pour changer la dynamique dans le pays », prévient-elle.

Finalement, les services du Haut-Commissaire Zeid rappellent « qu'on n'est pas encore devant l'inévitable ». « Je dirai que toutes les démarches qui sont faites actuellement pour stopper cette situation peuvent avoir un effet positif pour prévenir une telle catastrophe », conclut Julie de Rivero.

(Interview : Julie de Rivero, Chef de la Section Afrique I au Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme ; propos recueillis par Alpha Diallo)

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15/12/2017
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