Maintien de la paix et terrorisme: la Francophonie est mobilisée, souligne Michaëlle Jean

Écouter /

Michaëlle Jean, Secrétaire générale de l’OIF, et Ban Ki-moon, Secrétaire général de l’ONU (archives) Photo: ONU/Kim Haughton

On trouvera ci-dessous, le texte de l’allocution prononcée le lundi 7 novembre 2016, par Madame Michaëlle Jean, Secrétaire générale de la Francophonie lors du débat public ministériel du Conseil de sécurité sur les Opérations de paix face aux menaces asymétriques.

Excellences,
Monsieur le Ministre des Affaires étrangères du Sénégal, Président du Conseil de sécurité,
Mesdames et Messieurs les ministres,
Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs membres du Conseil de sécurité,
Monsieur le Vice-Secrétaire général des Nations unies,
Monsieur le Directeur exécutif du Comité contre le terrorisme des Nations Unies,
Monsieur le Directeur exécutif de l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime,
Monsieur le Directeur du Centre Brian Urquhart (EUR KART) pour les opérations de paix,
Mesdames et Messieurs en vos grades et qualités,

L'actualité nous saisit cruellement avec ces deux attaques survenues coup sur coup, hier et avant-hier au Mali. Elles ont couté la vie à un soldat français dans l'explosion d'une mine et à un casque bleu togolais dans une embuscade qui a aussi fait sept blessés dont trois dans un état grave.

Nous sommes ici rassemblés et conscients du sacrifice ultime des hommes et des femmes déployés sur le terrain au service de la paix.

Nous sommes ici animés par une même détermination, par un même sentiment d'urgence, un même idéal, tel qu'il est stipulé dans l'article premier de la Charte des Nations unies en 1945, je cite : « maintenir la paix et la sécurité internationales et, à cette fin, prendre des mesures collectives efficaces, en vue de prévenir et d'écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression ou autre rupture de la paix. »

À travers ces mots, Mesdames et Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs du Conseil de sécurité, votre feuille de route, notre feuille de route, est, on ne peut plus clairement tracée.

Je tiens donc, Monsieur le Président, cher Mankeur NDIAYE, à féliciter le Sénégal – qui assure actuellement la présidence du Conseil de sécurité, mais aussi la présidence du Sommet de la Francophonie – d'avoir pris l'initiative de ce débat de haut niveau, si essentiel pour la conduite des opérations de maintien de la paix face à des menaces inédites, des menaces asymétriques.

Une initiative qui témoigne du rôle très actif du Sénégal : à la présidence du Groupe de travail sur les opérations de maintien de la paix du Conseil de sécurité, et plus largement de son engagement très important et très apprécié au sein des opérations de paix, notamment celles déployées en terrain francophone.

Je voudrais aussi, à travers votre personne, Monsieur le Président, remercier le Sénégal de la confiance qu'il place dans la contribution de la Francophonie en m'invitant à m'exprimer dans cette enceinte aujourd'hui. C'est pour nous une occasion historique.

Je me présente devant vous en qualité de Secrétaire générale de la Francophonie, une Organisation internationale, l'OIF, qui compte 80 Etats et gouvernements répartis sur les cinq continents.

L'espace francophone a la particularité de mobiliser, à ce jour, la moitié des opérations de maintien de la paix conduites par l'ONU dans le monde.

Et 55 États membres et observateurs de notre Organisation sont engagés dans des opérations de maintien de la paix.

C'est dire que nous avons pris acte, nous aussi, de l'urgente et impérieuse nécessité d'adapter les opérations de maintien de la paix, leurs mandats, leurs moyens, face aux menaces d'un nouveau type qui nous frappent.

Des menaces dont, nous de l'OIF, prenons, chaque jour, la mesure , au Mali, au Liban, en République démocratique du Congo, en République centrafricaine, et même dans les opérations en fin de mandat comme en Côte d'Ivoire.

Les menaces sont donc permanentes.

Des menaces qui ont un impact, tout à la fois, sur le mandat des opérations de paix, notamment celui des casques bleus, en matière de protection des civils, sécurisation des territoires, des frontières et des personnels.

Nous sommes heurtés par les attaques récurrentes menées contre les casques bleus au Mali, que nous condamnons avec la plus grande fermeté.

Et les pays frontaliers ne sont pas épargnés.

On a vu tout récemment comment l'armée nigérienne a été victime d'une attaque perpétrée par ces milices criminelles, le 6 octobre dernier : quand 22 soldats qui assuraient la sécurité d'un site de réfugiés maliens dans la région de Tahoua, frontalière du Mali, ont été tués, en plein jour.

Le Président du Niger, encore sous le choc, lorsque je l'ai appelé, n'a pas manqué de me dire ce que réclame la sous-région : que la MINUSMA puisse, dans l'exécution de son mandat, agir de manière plus tactique et plus musclée, plus concertée et plus coordonnée avec les pays visés ; pouvoir recourir à la force, dans l'esprit de l'article premier de la charte que je rappelais tout à l'heure, afin de prévenir, d'écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression.

Il y va, et la Francophonie s'empresse toujours de le rappeler, de notre absolue responsabilité de protéger, par tous les moyens, les populations exposées aux dangers.

Je veux aussi condamner toute autre forme de violence perpétrée contre les casques bleus comme celles qui se sont produites en République Centrafricaine, ces dernières semaines, dans le cadre de protestations contre la MINUSCA.

Cela est inacceptable !

Au lieu de nous retrouver si souvent désarmés face aux affronts meurtriers de tous ces groupes criminels qui cherchent par tous des moyens, cruels et lâches, à déstabiliser des pays fragilisés ; Face à ces groupes de malfaiteurs dont l'objectif est de dégager et de contrôler les routes et les circuits de tous leurs trafics, de drogue, d'armes et d'êtres humains, il nous faut désamorcer leurs plans, contrecarrer leurs actions, par des mesures plus collectives et qui seront plus efficaces.

Et cela n'est possible que dans une mobilisation d'ensemble : qui engage la communauté internationale aux côtés des États concernés et ceux de la sous-région ; qui voit à renforcer les capacités de ces États d'agir et de participer pleinement à la défense de leurs territoires et à la protection de leurs populations.

Je n'ai eu de cesse de relayer vers la communauté internationale, le Conseil de sécurité, les appels pressants des pays du Lac Tchad pour des moyens supplémentaires, du renfort technique et logistique à la force multinationale mixte dans la lutte à finir contre les attaques meurtrières de Boko Haram sur des communautés isolées et totalement vulnérables.

Oui, des efforts ont été fournis. Je veux les saluer.

Je pense notamment aux équipements plus modernes et plus sophistiqués des troupes, ou encore à la priorité donnée au renseignement.

Je pense aussi au renforcement, ces derniers mois, du mandat de certaines opérations, notamment la MINUSMA, la MONUSCO et la MINUSCA afin qu'elles puissent mieux protéger les civils et faire face aux groupes armés. Mais nous voyons aussi combien il est difficile de mettre en œuvre la résolution 2295 adoptée par le Conseil de sécurité.

Et toutes ces difficultés, ces insuffisances, parfois ces dysfonctionnements que nous savons, sont une source majeure de préoccupation pour l'OIF.

Parce que voilà presque 20 ans que nous sommes activement et concrètement engagés, en coopération avec nos partenaires internationaux, au premier chef avec l'ONU, dans la prévention des crises, des conflits, et dans leur résolution, dans l'accompagnement, aussi, des pays sur le chemin de la consolidation de la paix et de la démocratie.

L'espace francophone est devenu, en quelque sorte, un laboratoire des opérations de paix.

Et c'est au nom de notre présence sur le terrain, à toutes les étapes du continuum de la paix, c'est au nom, aussi, de notre expérience et de notre expertise reconnues dans des contextes politiques, sécuritaires ou sociaux-économiques fragiles, que nous nous réjouissons de la place majeure réservée à la prévention des crises, ainsi qu'à la consolidation de la paix dans le cadre de la réforme globale en faveur de la paix, engagée par les Nations unies en 2015.

C'est également dans cet esprit que nous plaidons pour un maintien, voire un renforcement de la dimension civile des opérations de paix, qui constitue un gage incontournable de stabilisation dans les situations de sortie de crise et de transition, et qui participe, également, des approches préventives prônées dans le Plan d'action du Secrétaire général pour la prévention de l'extrémisme violent.

Nos constats et nos conclusions se rejoignent.

L'approche sécuritaire est nécessaire, mais non suffisante.

Comme j'ai eu à le dire, lors de la Conférence internationale organisée par l'OIF, en juin dernier, sur la lutte contre le terrorisme et la prévention de la radicalisation violente, nous devons aussi répondre, à la détermination des attaques que nous subissons, par la détermination de la contre-attaque, en déclenchant toutes nos armes de construction massive que sont : l'éducation et la formation pour toutes et pour tous ; la création d'emplois et l'investissement dans les initiatives économiques des femmes et des jeunes, au service d'un développement durable et surtout équitable ; l'enracinement aussi de la culture de la démocratie et de la paix ; ainsi que la consolidation des institutions de l'État de droit et le respect des droits et des libertés.

Et parlant de libertés, je veux souligner aussi l'importance du respect de la liberté de parole et de la liberté de presse si essentiel à la consolidation d'un climat apaisé.

J'insiste sur une responsabilité partagée et je viens d'être alertée par les plus hautes autorités de Radio France Internationale RFI du brouillage des signaux FM de cette radio ainsi que ceux de Radio OKAPI la radio des nations unies en RDC, un exemple parmi d'autres, et je veux dire ma préoccupation.

Ceci est, oui inquiétant et à éviter au nom de la liberté de la presse et de la libre expression.

Je ne cesserai de parler de responsabilité partagée pour plus de stabilité.

C'est ainsi que l'OIF pense ses actions dans tous les domaines que je viens d'évoquer.

Concernant la dimension sécuritaire : je tiens à vous dire que nous soutenons sans réserve votre volonté de rendre, au plus vite, les opérations de paix plus sûres, plus performantes et plus robustes.

Et sur la base des conclusions de la Conférence de l'OIF en juin, à laquelle vous avez apporté votre témoignage, cher Jean-Paul LABORDE, j'insiste également sur le fait qu'il est essentiel de renforcer la coopération en matière de renseignement.

Car s'il est clair que les OMP n'ont pas vocation à devenir un acteur de lutte anti-terroriste en tant que tel, il n'en demeure pas moins qu'elles peuvent et qu'elles doivent désormais avoir les moyens de faire face à ces menaces nouvelles tout en contribuant, à différents niveaux, à les réduire.

Il faut aussi, pour cela, que les casques bleus soient mieux équipés, mieux préparés, mieux formés.

L'OIF y contribue.

Et l'expérience en environnement francophone nous montre qu'il est indispensable que les personnels déployés soient capables de recueillir des informations, des témoignages, et de communiquer en français avec les autorités et les populations locales ; qu'ils aient, aussi, une connaissance solide des réalités historiques, politiques, socio-économiques et culturelles.

Il y va du niveau de sécurité et de la performance des opérations, notamment dans leur dimension civile, surtout au moment où les stratégies terroristes reposent précisément sur la capacité de ces groupes criminels à infiltrer et à se fondre au sein des populations locales.

Il y va aussi de la qualité du dialogue et du climat de confiance que l'on doit instaurer. Ne sous-estimons pas cette dimension.

Je réitère donc, ici, l'appel que j'ai lancé lors de la Conférence ministérielle de Paris sur les opérations de maintien de la paix en environnement francophone, il y a quelques jours, pour que tout soit mis en œuvre afin de renforcer l'usage du français au sein du Secrétariat et sur le théâtre des opérations en contexte francophone.

C'est en ce sens que l'OIF plaide pour une participation plus importante de ses États Membres et pour un engagement accru de personnels francophones dans les opérations de paix.

C'est ainsi que nous favorisons la diffusion des procédures de recrutement des Nations unies auprès des publics francophones : et je veux saluer ici, cher Atul Kharé, cher Hervé Ladsous, la coopération étroite que l'OIF entretient avec le Département de l'Appui aux missions (DAM) et avec le Département des opérations de maintien de la paix (DOMP), coopération qui nous a permis d'atteindre déjà des résultats plus que probants puisque, à titre d'exemple, la MINUSCA compte actuellement 99% de policiers francophones.

Beaucoup reste à faire, certes.

C'est ainsi, également, que nous avons développé une méthode d'apprentissage du français à destination des forces de défense et de sécurité non francophones, en coopération avec le ministère français des Affaires étrangères.
L'expérience nous montre aussi qu'il est indispensable, dans certains de nos États membres, de mieux former et de mieux préparer, les casques bleus et les personnels déployés, à faire face aux nouvelles menaces.

C'est pourquoi nous appuyons régulièrement les centres de formation francophones au maintien de la paix. C'est pourquoi, aussi, et vous le savez, cher Hervé Ladsous, que nous mettons en réseau les capacités militaires, policières et civiles francophones, via le REFFOP, notre Réseau d'expertise et de formation francophone aux opérations de paix, qui fédère l'action des centres de formation francophones et fournit, en français, de l'information sur le maintien de la paix tout en mobilisant une importante communauté d'experts.

L'expérience nous montre, enfin, qu'il est indispensable de rendre plus sûrs les environnements dans lesquels se déploient les opérations de paix.
C'est tout le sens de l'aide que nous apportons à nos États membres pour développer leurs capacités en matière de lutte contre le terrorisme.

Vous le savez, Monsieur le Directeur, cher Jean-Paul Laborde : puisque l'OIF collabore avec le Comité contre le terrorisme des Nations unies, pour favoriser la ratification, par les gouvernements nationaux, des instruments universels, régionaux et sous régionaux de lutte contre le terrorisme et la criminalité.

Nous renforçons aussi les capacités des magistrats et des procureurs poursuivants francophones spécialisés.

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,

Toutes les crises, tous les conflits, toutes les menaces nouvelles auxquels nous devons faire face, quelle que soit leur localisation, nous concernent tous, sans exception, et appellent de notre part une approche concertée et coordonnée, une mutualisation de nos capacités, de nos expériences, de nos ressources et de nos moyens : que ce soit dans le cadre de notre coopération avec les Nations unies ; dans le cadre des coopérations bi ou multilatérales, régionales ou sous-régionales ; ou dans celui de notre coopération avec les acteurs institutionnels et de la société civile .
Alors soyez assurés que l'OIF continuera à favoriser cette approche intégrée, qui est incontournable, avec tous ses partenaires, notamment avec les Nations unies.
Vous pouvez, vous devez compter sur nous.

Je vous remercie.

LE DERNIER JOURNAL
LE DERNIER JOURNAL
24/11/2017
Loading the player ...