CNUCED : faut-il craindre une nouvelle crise de la dette en Afrique ?

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En 2005, le G8 avait décidé l'annulation de plus de 100 milliards de dollars de dette pour 14 pays africains. Dix ans plus tard, le poids de la dette dans le PIB de ces pays a retrouvé son niveau d'antan voire l'a même dépassé. De façon plus générale, la Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED) s'en inquiète et s'alarme dans son nouveau Rapport 2016 sur le développement économique en Afrique.

En cause, l'affaiblissement de l'activité économique sur ce continent due notamment à la baisse des cours des matières premières et à un contexte financier international moins favorable. Dans le même temps, le stock de la dette extérieure des pays africains a, en moyenne, augmenté rapidement, soit de 10,2 % par an en 2011-2013.

Faut-il craindre une nouvelle crise de la dette en Afrique ? Selon la CNUCED si les ratios d'endettement extérieur enregistrés sur le continent semblent gérables, leur hausse rapide dans plusieurs pays est préoccupante et appelle des mesures pour éviter une répétition de la crise de la dette de la fin des années 1980 et des années 1990. Ces décennies-là ont coïncidé avec une époque où le Fonds monétaire international (FMI) était en première ligne sur le continent africain. Et dans les années 1980, les pays africains avaient un ratio dette/PIB d'environ 12 % quand ils ont été contraints de se plier aux programmes d'ajustements structurels.

Or ce nouveau rapport de la CNUCED montre qu'en 2011-2013, le stock annuel moyen de la dette extérieure en Afrique était de 443 milliards de dollars (soit 22 % du revenu national brut (RNB)). Le stock de la dette extérieure avait augmenté rapidement, de 10,2 % environ par an en 2011-2013, contre 7,8 % par an pendant la période 2006- 2009. Ce sont des tendances notés dans huit pays pauvres très endettés et dans 13 autres pays pauvres. Mais ce stock de la dette extérieure a progressé plus rapidement au Mozambique (en moyenne de 30 % par an), au Cameroun (26 % par an) et au Gabon, au Nigéria, au Rwanda et aux Seychelles (24 % par an).

En outre, la CNUCED considère actuellement que deux pays sont surendettés, à savoir le Soudan et le Zimbabwe, et que sept autres sont classés dans la catégorie de ceux qui courent un risque élevé, à savoir le Burundi, Djibouti, le Ghana, la Mauritanie, la République centrafricaine, Sao Tomé-et-Principe et le Tchad.

A en croire cette institution onusienne basée à Genève, la dette extérieure de l'Afrique est en hausse, du fait principalement de la baisse des recettes d'exportation, de l'augmentation du déficit courant et du ralentissement de la croissance économique. Et cette explosion de la dette de plusieurs pays africains peut s'expliquer aussi par un meilleur accès aux marchés financiers internationaux dont ces pays bénéficient en raison de la croissance économique vigoureuse que l'Afrique a connue au cours des dix dernières années. La montée en puissance d'autres pays en développement, en particulier le groupe constitué du Brésil, de la Fédération de Russie, de l'Inde, de la Chine et de l'Afrique du Sud, communément appelé « groupe BRICS », a également ouvert de nouvelles sources de financement extérieur dont les pays africains peuvent profiter en raison de l'absence fréquente de conditionnalité.

Certains gouvernements se tournent parfois vers des prêteurs privés, alors qu'auparavant ils empruntaient essentiellement à des prêteurs publics à des conditions de faveur. Certains pays africains ont bénéficié de prêts consortiaux, tandis que d'autres ont émis des euro-obligations.

Par ailleurs, pour compenser la diminution de la part de l'aide publique au développement, le document montre aussi que depuis une dizaine d'années, les pays africains comptent de plus en plus sur les marchés de la dette intérieure pour accroître leurs emprunts nets. Par exemple, entre 1995 et 2014, ce ratio n'a cessé d'augmenter au Ghana où la dette est passée de 3,1 milliards de dollars à 10,8 milliards de dollars (17 % à 31 %), et la dette du Kenya, de 3,6 milliards de dollars à 13,4 milliards de dollars (16 % à 27 %).

En conclusion, la CNUCED rappelle que l'Afrique est à la croisée des chemins dans son développement. Elle invite donc les pays africains d'assurer la viabilité de la dette et de prévenir tout surendettement. Il s'agit, selon la CNUCED, d'exploiter les possibilités qu'offrent les partenariats public-privé en renforçant les cadres qui les régissent aux niveaux national et régional tout en préservant la viabilité de la dette. La CNUCED mise aussi sur les envois de fonds et l'épargne de la diaspora qui pourraient être des sources possibles de financement du développement. Les flux financiers illicites pourraient devenir une source de financement du développement à condition que la lutte contre ce phénomène perdure au niveau national et international.

(Interview : Bineswaree Bolaky, Economiste à la CNUCED ; propos recueillis par Alpha Diallo)

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23/10/2017
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