Afrique: ”Pour une paix durable, nous devons accorder la primauté aux solutions politiques”, estime le chef de la diplomatie sénégalaise

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Réunion du Conseil de sécurité du 28 juillet 2016 consacrée à la consolidation de la paix en Afrique (Crédit: Photo ONU/Rick Bajornas)

On trouvera ci-dessous, le texte de la déclaration faite dans la matinée du jeudi 28 juillet 2016 devant le Conseil de sécurité par M. Mankeur Ndiaye, Ministre des affaires étrangères du Sénégal et des Sénégalais de l'extérieur. Cette déclaration a été faite dans le cadre du débat organisé sur le thème de la « Consolidation de la paix en Afrique. »

Monsieur le Président,

Monsieur le Secrétaire général

Mesdames et Messieurs les Ministres, chers collègues,

Je tiens, tout d’abord, vous féliciter personnellement, Monsieur le Président, ainsi que le Gouvernement japonais, pour la Présidence mensuelle du Conseil de sécurité et l’organisation de ce débat de haut niveau.

Je voudrais, ensuite, vous dire tout le plaisir que j’ai à prendre part aujourd'hui à cette rencontre qui porte sur la consolidation de la paix en Afrique ; une problématique à laquelle le Sénégal attache une importance toute particulière.

Qu’il me soit aussi permis de remercier et de féliciter le Secrétaire général des Nations Unies, Monsieur Ban Ki-moon, ainsi que nos , « briefers », le Ministre des Affaires étrangères du Kenya,

Madame Aamina Maxamed Djibril et le Commissaire à la paix et à la sécurité de l’Union africaine, l’Ambassadeur Smail Chergui, pour leur importante déclaration.

Monsieur le Président,

Il me plait de saluer l’opportunité de ce débat de haut niveau qui, placé dans le contexte de revue du dispositif de consolidation de la paix de I’ONU, contribue assurément à maintenir l’élan politique en faveur d’une rupture dans notre approche en matière de consolidation de la paix, en particulier en Afrique où les défis à relever dans ce domaine demeurent très prégnants.

En tirant le bilan de notre action en faveur de la paix et de la sécurité en Afrique, il convient de déplorer que l’essentiel des efforts soit consacré à la consolidation de la paix post-conflits.

Pis encore, malgré l’engagement constant de la Commission de consolidation de la paix en Afrique, depuis plus d’une décennie maintenant, ainsi que les efforts louables de l'Union africaine et des organisations sous-régionales africaines, plusieurs pays africains en crise ou en sortie de crise peinent toujours à se stabiliser durablement et demeurent encore vulnérables.

Le fait que tous les six pays inscrits à l’agenda de la Commission de consolidation de la paix soient africains en est suffisamment illustratif.

Cette fragilité, qui découle, en partie, de facteurs divers dont les causes profondes ne sont toujours pas aisées à appréhender, remet en cause l’efficacité des stratégies développées depuis déjà plusieurs décennies dans le domaine de la consolidation notamment en Afrique.

A l’évidence, une nouvelle approche dans notre façon d’œuvrer à la consolidation de la paix, comme nous le recommandent, du reste, les conclusions du rapport des experts indépendants sur la revue du dispositif de consolidation de la paix, s’impose si l’on veut être plus efficace et obtenir des résultats durables.

Ainsi, en tenant compte de la spécificité de chaque pays et de chaque situation, nous devons marquer une rupture dans notre approche, en privilégiant des stratégies et des actions visant à créer des conditions propres à l’émergence de sociétés et d’États résilients à même de faire face aux défis de la paix durable.

Cela requiert, sans nul doute, la redéfinition de l’ordre des priorités dans nos actions ainsi que nos stratégies.

Sous ce rapport, je voudrais particulièrement insister sur quatre orientations fondamentales qui doivent guider notre action si l’on veut arriver à des résultats probants.

II nous faut d’abord investir davantage dans la prévention en s’attaquant également aux causes profondes des conflits en Afrique.

Les outils dont nous disposons à cet égard sont certes nombreux, mais trop souvent, c’est la volonté politique qui fait défaut et s’érige en obstacle à toute action précoce notamment de la part du Conseil de sécurité. Cela a souvent eu comme conséquences des interventions tardives ou des réactions après coup, parfois inefficaces et très coûteuses.

Par ailleurs, au-delà des causes conjoncturelles, nos actions doivent aussi s’orienter vers le règlement des causes profondes des conflits, le seul gage de solutions durables.

Que l'on ne s’y méprenne pas; l’efficacité et l’efficience de notre action dépendront essentiellement de notre capacité à prévenir les conflits et les menaces émergentes.

Ce n’est pas un simple hasard si l'étude d’ensemble des Operations de maintien de la paix, l’examen du dispositif de consolidation de la paix ainsi que l’examen de la mise en oeuvre de la résolution 1325 sur les femmes, la paix et la sécurité, convergent tous sur la nécessité de donner un nouvel élan à la prévention.

De toute évidence, la dimension transversale de la prévention appelle à bâtir des synergies entre ces trois revues complémentaires pour développer des stratégies et des approches cohérentes et holistiques de promotion d’une paix durable.

Pour une paix durable, nous devons accorder la primauté aux solutions politiques.

C’est pourquoi nous devons perfectionner nos instruments de prévention et de médiation en mettant en place des stratégies plus efficaces. Certes, en vertu de l’article 33 de la Charte, la responsabilité de la prévention incombe aux États membres. Mais, l’Organisation, en particulier le Conseil de sécurité, auquel incombe la responsabilité principale du maintien de la paix et la sécurité internationales, à un rôle crucial à jouer à cet égard.

Cela m’amène à me féliciter de l’adoption intervenue juste avant ce débat, par notre Conseil de la Déclaration présidentielle sur le Bureau des Nations Unies en Afrique de l'Ouest et la région du Sahel dont le succès des activités nous enseigne qu’une diplomatie préventive est à portée de main si elle est adossée à une volonté politique inébranlable des leaders de la région avec le soutien constant des Nations Unies.

C’est toute la réalité intrinsèque de la diplomatie de bon voisinage qu’incarne le Président Macky Sall qui a aiguillonné son action à la tête de la CEDEAO.

Monsieur le Président,

L’Union africaine et les organisations sous-régionales africaines sont aujourd'hui activement impliquées dans les actions de médiation et de prévention des conflits en Afrique. Grâce à leurs interventions, plusieurs tensions et crises sont désamorcées à un stade précoce.

Mieux, avec la mise en place de son architecture de paix et de sécurité, I’UA a clairement affiché son ambition de jouer un rôle plus actif dans la prévention des conflits.

J’en appelle donc à un soutien plus conséquent aux efforts visant à rendre opérationnelle l’Architecture de paix et de sécurité.

Cela m’amène, Monsieur le Président, à aborder le deuxième point de mon intervention, à savoir le renforcement de la coopération avec l'Union africaine et les organisations sous-régionales africaines.

A ce propos, il y a lieu de noter que les leçons apprises de la consolidation de la paix en Afrique révèlent le rôle crucial qu’elles jouent dans ce domaine.

L’exemple de l’implication de la CEDEAO, notamment en Guinée-Bissau et dans plusieurs pays de la sous-région, en collaboration avec le Bureau du Représentant du Secrétaire général pour l’Afrique de l’Ouest et les autres partenaires régionaux et internationaux, est assez illustratif de l’importance de cette action.

Une autre question importante qu’il convient d’examiner dans le cadre du renforcement de la coopération avec l'UA et les organisations sous-régionales, est la coordination des interventions des différents acteurs impliqués dans le processus de consolidation de la paix en Afrique, en vue de favoriser des actions concertées et cohérentes.

Une plus grande interaction entre la Commission de Consolidation de la paix et les organes pertinents de l'Union africaine, permettrait de favoriser une meilleure coordination ainsi qu’une rationalisation des efforts sur le terrain.

Aussi, des évaluations conjointes sur la nature et les défis de la consolidation de la paix en Afrique, ainsi qu’un dialogue constant sur la meilleure manière d'harmoniser les soutiens aux pays inscrits à l’agenda de la consolidation de la paix, sont, entre autres, des actions qui peuvent donner plus de valeur ajoutée à cette coopération.

Monsieur le Président,

Le troisième point que je voudrais aborder aujourd’hui est relatif à la gestion de la transition vers la paix durable.

L’on s’accorde tous sur le fait que la réussite de cette phase critique de la consolidation de la paix est un élément fondamental dans la prévention de la reprise des conflits, tout en étant gage de retour à une stabilité durable.

De l’expérience des pays sortis des conflits nous avons appris que la transition vers la paix durable est une entreprise très exigeante, qui plus est, requiert une planification à un stade précoce. Cette planification doit dument tenir compte des conditions et objectifs à atteindre pour mettre un terme à une opération de maintien de la paix, assurer la transition vers un bureau de consolidation de la paix intégrée ou un autre arrangement.

Sous ce rapport, il convient de s’assurer, dès le départ, que les missions de paix peuvent crier les conditions nécessaires pour une transition harmonieuse, un retrait et une sortie sans compromettre les efforts visant à atteindre les objectifs à long terme de la paix et de la stabilité. Pour ce faire, il faudrait développer des activités de consolidation de la paix, dès les premières étapes de la vie des missions, en orientant les efforts vers le renforcement des capacités nationales, en s’attaquant aux problèmes profonds, ceux structurels et socio-économiques auxquels ces pays sont souvent confrontés, tout en favorisant le maintien d’un dialogue politique et une coordination efficace entre les différentes parties prenantes. Il convient, en effet, de travailler à la création des conditions propices au transfert des fonctions aux pays concernés au moment du retrait des opérations de paix.

Il me plait aussi d’insister sur l'importance de maintenir et de renforcer le soutien et l’accompagnement des pays en phase de transition vers la paix afin qu’ils puissent continuer de bénéficier de l’attention de la communauté internationale, en particulier en termes de financements durables et prévisibles.

Alors que les pays qui sortant d’un conflit ont besoin de financements importants pendant de longues périodes, le constat est que ceux-ci restent limités, irréguliers et imprévisibles.

Or pour que la paix soit pérenne, il faut que le rétablissement de la sécurité aille de pair avec le développement économique. Les leçons tirées des processus de consolidation notamment en Guinée-Bissau, nous donnent la pleine mesure de cette dimension. L’exemple de la Mission de la CEDEAO en Guinée-Bissau (ECOMIB) est un cas type qui renseigne sur les difficultés que les organisations régionales ou sous-régionales africaines font face pour financer des actions de consolidation de la paix.

C’est le lieu pour nous de saluer l’appui précieux de l'Union européenne sans lequel, I’ECOMIB ne pourrait pas aujourd'hui poursuivre son action en Guinée-Bissau.

Monsieur le Président,

Les pays en consolidation de la paix sont encore politiquement fragiles. Leurs institutions sont souvent faibles, leurs économies vulnérables et leurs jeunes confrontés aux phénomènes du désoeuvrement et du sans emploi. Ce sont souvent des pays où tout est à reconstruire. Les défis auxquels ils doivent faire face dans le processus de consolidation de la paix sont colossaux. Leurs besoins en termes d’assistance le sont tout autant. Ils ont pour noms l’assistance en matière électorale, la réforme judiciaire et du secteur de sécurité, le désarmement, la démobilisation et la réinsertion, les mesures de renforcement des systèmes de santé et d’éducation, la relance de l’activité, le soutien à l’agriculture et à la création d’emplois, notamment pour les jeunes.

Relever ces défis constitue ainsi une entreprise complexe que l’on ne peut réussir sans une approche globale, coordonnée et cohérente des différents acteurs et intervenants dans le processus de consolidation de la paix.

L’adoption par l’Assemblée générale et le Conseil de sécurité de la résolution identique sur la revue du dispositif de consolidation de la paix constitue un pas historique en ce qu’elle dénote une volonté d’opérer une rupture dans notre approche dans le domaine la consolidation de paix.

Elle balise la voix pour le développement de stratégies plus coordonnées, globales et cohérentes à même d’assoir les véritables fondements d’une paix durable dans ses dimensions paix, développement et droits de l'homme.

Ces stratégies devront désormais privilégier le renforcement des synergies en vue d’assurer un meilleur impact sur le terrain.

C’est là où réside toute la pertinence du concept de la pérennisation de la paix.

Pour conclure, je voudrais rappeler que la résolution 2282 (2016) constitue un pas important dans nos efforts d’adapter le dispositif de consolidation de la paix aux défis actuels et qu’il convient dès lors de nous mobiliser davantage en vue de sa mise en oeuvre effective.

Je vous remercie de votre bienveillante attention.

LE DERNIER JOURNAL
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15/12/2017
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