Journée internationale de la liberté de la presse : le combat des caricaturistes mis en exergue

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Plantu, Caricaturiste au journal Le Monde lors d’un débat à Genève (Photo: ONU/ J. M. Ferré).

A l'occasion de la Journée internationale de la liberté de la presse ce 3 mai 2016, le Prix international Cartooning for Peace du dessin de presse, décerné par la ville de Genève et la Fondation suisse Cartooning for Peace, a été remis par Monsieur Kofi Annan, Président d'Honneur de la Fondation, aux dessinateurs Gado et Zunar.

Gado, de son vrai nom, Godfrey Mwampembwa, vient de perdre son emploi de dessinateur de l’un des quotidiens les plus importants d’Afrique centrale et de l’Est. Il dénonçait dans ses dessins la corruption des dirigeants africains. En Malaisie,  Zulkiflee Anwar Ul-Haque, ou Zunar, est connu pour ses croquis dénonçant les abus de pouvoir, la corruption ou encore la crise judiciaire dans son pays.

Et cette Journée a été d'ailleurs l'occasion d'un débat à Genève sur le thème «Dessiner contre l’intolérance».

 

« Si vous voulez un baromètre de la liberté d’expression et comprendre les tabous dans un pays, il faut aller voir les dessinateurs de presse. »  Ce conseil de Plantu, Caricaturiste du quotidien français Le Monde témoigne de la difficulté à exercer le métier de dessinateur de presse. Ce métier est devenu un combat. Un combat qui ne date pas d'aujourd'hui et qui est une composante essentielle de la liberté d'expression.

Plantu : « On continue à faire le travail comme si nous étions dans des démocraties sécurisées. Depuis plusieurs mois, je suis accompagné de policiers surtout depuis les attentats de Paris. Mais c'était déjà arrivé avant. Il y avait des signes annonciateurs qui faisaient que j'étais accompagné de policiers de temps en temps. Maintenant, c'est tous les jours. Et c'est vrai qu'on a l'habitude quand on fait l'historique de la caricature dans le monde. On parle de Honoré Daumier qui à l'époque de Louis-Philippe avait connu la prison parce qu'il avait osé se moquer du Roi Louis-Philippe. Et il est la référence du dessin de presse parce qu'il avait pris des risques. Maintenant il suffit d'aller à Copenhague ou à Paris pour rencontrer des dessinateurs qui sont comme Kurt Westergaard qui est accompagné de six policiers tout le temps ».

A l'image de cette plume du journal Le Monde, la seule arme des caricaturistes reste ce crayon. Un dessin pour s'amuser, commenter l'actualité et parfois au risque de leurs vies. Et pour célébrer les principes fondamentaux d'une presse libre et se souvenir des journalistes tués parce qu’ils faisaient juste leur devoir, l'Office des Nations Unies a organisé hier mardi au Palais des Nations un débat sur le thème «Dessiner contre l’intolérance».

Au détour des débats, on constate que tous ces caricaturistes tentent de braver les tabous un peu partout dans le monde.

Darius Rochebin, présentateur de la Télévision Suisse Romande : « On va bien chez les lauréats et on va bien dans les précédents prix de Cartooning for Peace a remis, qu'évidemment il y a le talent, mais il y a aussi le courage. Les deux vont de pair en l'occurrence. On rappelait tout à l'heure combien le risque terroriste a changé la donne pour les dessinateurs en Occident. De façon générale, nous tous dans nos vies, la peur nous gouverne. Il y a tellement de confrères et de consœurs journalistes ici. On a peur de l'opinion, on a peur de son patron, on a peur des réactions. Pour les dessinateurs, cette peur est souvent très immédiate ».

Même lorsque leurs dessins sont drôles, les dessinateurs, eux, ne rigolent plus. Dans de nombreux pays, il est impossible de tourner en dérision les religieux, les politiques, les affaires. Et on pouvait croire que l'Occident est épargné. Mais après cet horrible attentat contre Charlie Hebdo, ce n'est plus "Fini de rire" mais "peur de faire rire".

Plantu : « Il y a les drames du 7 janvier de Charlie Hebdo. Et cela a changé énormément la donne. Et quand je montre cette photo de Kofi Annan à qui je présente Cabu il y a quelques années et Cabu qui a toujours fait des dessins sans jamais vouloir humilier tel ou tel. Mais c'est comme ça que ça a été mal compris, mal interprété, manipulé. C'est pourquoi Kofi Annan a beaucoup insisté pour qu'on créée Cartooning for Peace. Faire des dessins aujourd'hui, libérer la parole, exprimer sa pensée, exprimer ses opinions, avec les réseaux sociaux, la donne a été totalement changé. C'est-à-dire qu'on fait des dessins qui peuvent mal compris et mal interprétés, manipulés par des gens qui sont à des milliers de kilomètres ou à 50 mètres de chez nous avec des kalachnikovs ».

Mais ces résistants des temps modernes ne sont pas qu'à Copenhague ou à Paris. Ils sont nombreux ailleurs en Afrique et en Asie à braver les tabous, à risquer leurs vies ou la prison au bout de leurs seuls crayons. Surtout sur l'épineuse question de la représentation religieuse et de la responsabilité des dessinateurs de presse.

Le caricaturiste du New York Times parle ainsi d'une mondialisation de la peur et du risque.

Patrick Chappatte : « Le risque s'est globalisé avec la situation que connaissent maintenant les dessinateurs en France ou en Belgique. On était des dessinateurs en pantoufle, j'avais coutume de dire. Et maintenant, on se rend bien compte que le risque s'est globalisé. Finalement ce que l'on découvre aujourd'hui dans nos professions, dans nos pays, dans nos villes, c'est la réalité avec laquelle vivent des dessinateurs de presse du reste du monde depuis bien longtemps à savoir le risque et le danger ».

C'est dans ce contexte qu'il faut d'ailleurs inscrire le combat de Cartooning for Peace, un réseau international de dessinateurs de presse engagés, qui luttent avec humour pour le respect des cultures et des libertés. Né de la rencontre entre Kofi Annan et Plantu en 2006, « Dessiner pour la paix » entend ainsi favoriser les échanges sur la liberté d'expression ainsi que la reconnaissance du travail journalistique des dessinateurs de presse.

 

(Correspondance d'Alpha Diallo à Genève ; avec des extraits sonores de Plantu, Caricaturiste au journal Le Monde ; Patrick Chappatte, Dessinateur du New York Times et Darius Rochebin, présentateur de la Télévision Suisse Romande)

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20/10/2017
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