Enfants soldats : le plaidoyer de Junior Nzita Nsuami pour éviter à d'autres de voir leur enfance volée

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Photo UNICEF/Doune Porter

Retour sur le débat du Conseil de sécurité tenu le mercredi 25 mars sur le sort des enfants en temps de conflit armé au cours duquel nombre d'États Membres de l'ONU ont souligné la nécessité pour la communauté internationale de rester pleinement mobilisée pour mettre un terme aux enlèvements, à l'enrôlement de force et aux terribles exactions commises par des groupes armés non étatiques, dont des organisations terroristes comme Daech/EIIL ou Boko Haram.

À cet égard, avait déclaré le Secrétaire général de l'ONU, M. Ban Ki-moon, 2014 fut une année parmi les « pires jamais enregistrées dans les régions touchées par les conflits ».

Le nombre d'enfants vivant dans des pays ou des régions, où sévissent des groupes armés, est estimé à 230 millions, près de 125 millions d'entre eux ayant été directement touchés par la violence, a indiqué M. Ban, en ouvrant un débat auquel ont pris part près de 80 délégations et un ancien enfant soldat de la République démocratique du Congo (RDC), M. Junior Nzita Nsuami, aujourd'hui Ambassadeur de bonne volonté de l'ONU pour la prévention du recrutement des enfants dans son pays.

Junior Nzita Nsuami, est aujourd'hui Président de l'ONG Paix pour l'enfance de la République démocratique du Congo (RDC) et ancien enfant soldat. Lors du débat, il a fait part de son expérience personnelle et celle de ses compatriotes avec qui il a enduré le calvaire du recrutement forcé dans des groupes armés. « Moi, qui vous parle aujourd'hui, j'ai subi ces horreurs dans ma propre chair », a-t-il dit, en précisant qu'il avait la peine à trouver les mots exacts pour « peindre ce calvaire » qui lui a volé son enfance. Il a dit avoir été victime du recrutement par le groupe armé « Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo », créé dans le Nord-Kivu pour renverser le « régime dictatorial » du Président Mobutu, alors qu'il était âgé de 12 ans à l'époque. « Nous avons tué de nombreuses personnes, pillé et détruit des infrastructures essentielles à la population », a-t-il décrit, en ajoutant que ses camarades enfants soldats et lui-même avaient agi sous les instructions de ceux qui les dirigeaient. « Nous avons marché des milliers de kilomètres à pied avec le seul but de tirer sur ce qui bouge, de peur qu'on ne vous tire dessus », a-t-il aussi révélé. « Je tiens aujourd'hui à réitérer mes excuses pour tout le mal que nous avons commis à nos semblables », a-t-il déclaré, en ajoutant qu'il continue à le regretter.

Pour que les enfants exécutent cette terrible besogne, les recruteurs ont réussi à réveiller en eux l'« instinct bestial qui sommeillait », a-t-il fait remarquer. M. Nzita Nsuami a par ailleurs indiqué qu'il avait été associé à ce groupe pendant 10 ans et qu'il avait fait la guerre pendant trois ans. « Et le plus dur, a-t-il avoué, était de voir les jeunes de mon âge jouer sur un terrain de foot non loin de la parcelle où j'assurais la garde. »

En 2006, a-t-il rappelé, il avait été démobilisé et réintégré dans la société à travers le programme de la Commission nationale de désarmement et réinsertion (CONADER), avec l'aide de la communauté internationale, du Gouvernement congolais et de la société civile. « La démobilisation et la réinsertion m'ont permis de me réarmer moralement pour affronter la vie sans complexe et tourner la page sur mon passé », a-t-il assuré. Il a aussi souligné qu'il avait pu reprendre ses études et le contrôle de sa vie, avant d'ajouter qu'il avait raconté son histoire dans un livre intitulé « Si ma Vie d'Enfant Soldat pouvait être racontée ». Il a également créé l'association à but non lucratif « Paix pour l'Enfance », qui travaille pour la promotion et la protection des droits de l'enfant.

L'année dernière, il avait été désigné Ambassadeur de bonne volonté pour la mise en œuvre du plan d'action visant à mettre fin au recrutement d'enfants dans les forces armées de la RDC. « Je suis Ambassadeur pour la campagne « Des Enfants, pas des soldats », ainsi que pour la campagne congolaise Plus jamais kadogo », a-t-il aussi déclaré. Il a salué l'engagement que le Gouvernement de la RDC a pris en octobre 2012 pour mettre fin et prévenir le recrutement d'enfants soldats dans les FARDC, qu'il a qualifié de décision historique pour la protection de la vie de milliers d'enfants. Il a néanmoins regretté que des dizaines de groupes armés de l'est de la RDC continuent de recruter des milliers d'enfants. Il a ainsi souligné que si la sensibilisation sur cette question est importante au niveau international, elle est aussi essentielle au niveau local. « Il faut briser les fausses croyances, il faut développer un consensus dans les pays postconflit, pour que tous comprennent que la place d'un enfant est avec leur famille, à l'école et pas sur un champ de bataille ou à soutenir des opérations militaires », a-t-il plaidé.

En sa qualité d'Ambassadeur de bonne volonté sur cette question, il a déclaré avoir passé ces derniers mois à animer des séances de sensibilisation dans des écoles pour lutter contre l'enrôlement des enfants dans les conflits armés, et à inviter la jeunesse congolaise à s'engager à accompagner et faciliter la réinsertion sociale à long terme des enfants sortis des forces et groupes armés. Il voyage aussi à travers le monde pour partager son expérience et sensibiliser les gens sur la problématique du recrutement d'enfants soldats.

« Être enfant soldat c'est être arraché de sa vie d'enfant et se faire imposer celle des adultes », a-t-il dénoncé, ajoutant que pour reprendre le parcours de sa vie, un ancien enfant soldat doit être considéré comme une personne qui mérite d'être soignée.

(Interview : Junior Nzita Nsuami, est aujourd'hui Président de l'ONG Paix pour l'enfance de la République démocratique du Congo (RDC) et ancien enfant soldat; propos recueillis par Priscilla Lecomte)

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11/12/2017
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