Iraq: La Haut Commissaire aux droits de l’homme inquiète face à la détérioration de la situation

Écouter /

une femme déplacée par les combats dans le nord de l’Iraq, reçoit de l’aide de l’ONU à la frontière Kalak. PAM / Mohammed Albahbahani

La Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme Navi Pillay a fait part vendredi de son extrême inquiétude face à la détérioration dramatique de la situation en Iraq. Alors que des forces alliées à l’État islamique en Iraq et au Levant (EIIL) ont envahi une série de grandes villes plus tôt cette semaine, des rapports font état d’exécutions sommaires et de meurtres extrajudiciaires et du déplacement massif de près d’un demi-million de personnes.

«Le nombre exact de victimes civiles n’est pas encore connu», a indiqué Navi Pillay, «mais des rapports suggèrent que le nombre de personnes tuées au cours des derniers jours serait de l’ordre de plusieurs centaines, et que le nombre des blessés approcherait le millier d’individus.

La Haut-Commissaire a dit être très perturbée par des rapports selon lesquels «des combattants de l’EIIL, y compris des prisonniers qu’ils ont relâchés de prisons de Mossoul et auxquels ils ont fourni des armes, recherchent activement, et dans certains cas tuent, des soldats, des membres de la police et d’autres personnes, y compris des civils, perçues comme étant associées au gouvernement. «Nous avons, par exemple, reçu des informations sur l’exécution sommaire de soldats de l’armée iraquienne lors de la prise de Mossoul et de 17 civils dans une rue de la ville de Mossoul le 11 juin.»

La Haut-Commissaire a averti les parties au conflit qu’elles ont l’obligation, en vertu du droit international, de traiter humainement les membres des forces armées qui ont rendu les armes ou qui sont hors de combat. Elle a souligné que, dans de telles circonstances, le meurtre sous toutes ses formes, les mutilations, les traitements cruels ou la torture constituaient des crimes de guerre. Les parties au conflit doivent aussi prendre toutes les précautions possibles, dans les zones sous leur contrôle effectif, pour épargner les civils des effets des hostilités, respecter, protéger les populations civiles et répondre à leurs besoins élémentaires.

«Je suis profondément préoccupée par l’extrême vulnérabilité des civils pris entre deux feux, pris pour cible lors d’attaques directes par des groupes armés ou pris au piège dans les zones sous le contrôle de l’EIIL ou leurs alliés», a déclaré Navi Pillay. «Et je suis particulièrement préoccupée par les risques encourus par les groupes vulnérables, les minorités, les femmes et les enfants.»

«Je demande une cessation immédiate des actes de violence et des abus commis contre les civils, en violation du droit international humanitaire applicable qui régit la conduite des hostilités, et du droit international des droits de l’homme qui s’applique en temps de paix et de guerre», a ajouté la Haut-Commissaire.

«Le comportement de l’EIIL sera tout particulièrement examiné, étant donné la liste bien documentée de crimes internationaux haineux à leur actif en Syrie», a-t-elle poursuivi. Elle a aussi noté que la Commission d’enquête sur la Syrie avait, aussi récemment que mars dernier, accusé l’EIIL d’avoir commis des crimes contre l’humanité, en plus d’autres graves violations des droits de l’homme, dans les provinces syriennes de Raqqa, Idlib et Alep.

Navi Pillay a exhorté les forces gouvernementales à faire preuve de la plus grande retenue dans le cadre de leurs opérations militaires en cours, et à prendre des mesures pour garantir que les civils soient protégés des violences. «Le gouvernement, tout comme l’EIIL, sont obligés en vertu du droit international de respecter les principes de distinction, proportionnalité and précaution lors des attaques», a-t-elle dit. «Toutes les précautions possibles doivent être prises pour éviter – et en tout état de cause réduire au minimum – les pertes en vies humaines, les blessures aux personnes civiles, les dommages aux biens de caractère civil, y compris les infrastructures vitales.»

Même avant les récents et importants gains territoriaux de l’EIIL, une augmentation durable des actes terroristes violents s’était soldée par un bilan très coûteux en vies humaines. Selon les chiffres fournis par la mission de l’ONU en Iraq, la MANUI, un total d’au moins 799 Iraquiens ont été tués et 1 409 personnes blessées lors d’actes terroristes et de violences entre le 1er janvier et le 30 mai 2014.

Navi Pillay a souligné l’importance de fournir un soutien matériel et physique aux personnes déplacées, qui soit approprié et efficace. Elle a précisé qu’«il s’agit d’un énorme défi lorsqu’un si grand nombre de personnes fuient dans un laps de temps aussi court». Elle a appelé les parties au conflit, et les autres acteurs concernés, à éviter de provoquer tout nouveau déplacement arbitraire de populations civiles, à prendre toutes les mesures nécessaires pour les empêcher et à y répondre s’ils se produisent néanmoins.

La Haut-Commissaire a déclaré que l’accès humanitaire et la sécurité du personnel humanitaire est aussi «une préoccupation majeure, étant donné la nature imprévisible de l’EIIL, et la manière dont l’EIIL crée des environnements instables et dangereux qui entravent l’accès et la fourniture d’assistance humanitaire.»

«Cette insécurité compromet également l’accès des populations civiles aux services de base, tels que la santé et l’éducation», a-t-elle dit, en notant que des médecins et des infirmières avaient fui Mossoul par peur de représailles. «Cela a gravement perturbé la fourniture de services de santé pour les personnes blessées. Les groupes armés doivent veiller à ce que les civils soient protégés, qu’ils aient un accès sans entrave aux hôpitaux et à l’aide humanitaire, et qu’ils soient en mesure de quitter les zones de combats en toute sécurité.»

Navi Pillay a également réclamé la protection des travailleurs humanitaires. «Je demande à tous les groupes armés d’accepter et de faciliter les opérations de secours, qui sont par nature humanitaires et impartiales, et de permettre et faciliter le passage rapide et sans entrave des colis, du matériel et du personnel de secours. Ils doivent aussi respecter et protéger les travailleurs et les équipements humanitaires».

La Haut-Commissaire a exhorté les dirigeants iraquiens «à chercher une solution urgente, durable et efficace à la crise qui a englouti le pays. Les dirigeants politiques ne devraient pas encourager le sectarisme. Ils doivent construire un gouvernement inclusif et œuvrer pour la réconciliation nationale, y compris pour l’égalité de traitement et de représentation de toutes les communautés», a-t-elle dit. «L’échec de la dernière décennie à atteindre ces objectifs doit être reconnu et ne doit pas être répété. Le coût de cet échec pour le peuple iraquien est immense.»

Navi Pillay a également demandé un effort accru pour restreindre la circulation des armes et des combattants à travers la frontière entre l’Iraq et la Syrie, affirmant que le fait de n’avoir pu empêcher ces deux conflits de s’alimenter l’un l’autre a «joué un rôle majeur dans la situation catastrophique affectant les deux pays aujourd’hui».

(Interview: Cécile Pouilly, porte-parole au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme; propos recueillis par Alpha Diallo)

Classé sous Dossiers.
LE DERNIER JOURNAL
LE DERNIER JOURNAL
13/12/2017
Loading the player ...