Génocide Rwanda : ” Prévenir c'est alerter, c'est agir et c'est juger”' déclare Gérard Araud

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On trouvera ci-dessous les remarques faites le 16 avril 2014, lors de la séance du Conseil de sécurité relative aux menaces contre la paix et la sécurité internationales : prévention et lutte contre le génocide, par Gérard Araud, le Représentant permanent de la France auprès des Nations unies.

Madame la Présidente,

Je remercie le Rwanda d'avoir organisé ce moment de recueillement et de mémoire pour les victimes du génocide. Les présentations de M. Eliasson et M. Keating ont permis de tirer les leçons du passé, pour améliorer nos actions futures.

En ce jour de tristesse, la France rend hommage à toutes les victimes du génocide. En cent jours, près d'un million d'innocents ont été massacrés parce qu'ils étaient tutsis ou parce qu'ils s'opposaient à la folie meurtrière d'une idéologie et d'un système politique. D'inqualifiables atrocités ont été commises, par les milices, les forces armées et des civils, en violation du principe même d'humanité. La violence a été planifiée, des radios ont relayé les messages de haine. Nos consciences en resteront à jamais bouleversées.

Je rends également hommage aux quinze casques bleus de la MINUAR, tués en exerçant leurs fonctions.

La communauté internationale n'a pas empêché le génocide. Elle n'a pas non plus su l'arrêter. Ce Conseil n'a agi que trop tard, et trop peu. Pourtant, de premiers signes d'alertes avaient été lancés, le premier d'entre eux étant la télécopie du Général Dallaire du 11 janvier 1994.

Il y a quatorze ans, nous nous réunissions au Conseil de sécurité pour tirer les leçons de notre échec collectif. Nous demandions alors au Secrétaire général d'élaborer un plan d'action pour prévenir le crime de génocide. Depuis, nos mécanismes de prévention ont été renforcés.

Madame la Présidente,

Comme ma collègue argentine qui m'a précédé, je reviendrai sur ce thème qu'elle a traité avec émotion et profondeur. Prévenir, c'est d'abord alerter. Une première avancée a été la création du Bureau conjoint pour la prévention du génocide et la responsabilité de protéger, dirigé aujourd'hui par M. Adama Dieng. Aux termes de son mandat, qui découle de la résolution 1366 du Conseil de sécurité, il fait office de mécanisme d'alerte rapide pour le Secrétaire général et le Conseil de sécurité en portant à leur attention toute situation présentant un risque de génocide. Les interventions de M. Dieng au Conseil de sécurité sur la République centrafricaine ont contribué à la prise de conscience de la communauté internationale d'agir en urgence pour prévenir de tels crimes. Nous devons l'associer davantage à nos travaux.

Prévenir, c'est aussi agir. Une deuxième avancée est l'adoption en 2005 par les chefs d'Etat et de gouvernement du concept de responsabilité de protéger. Lorsqu'un gouvernement ne peut pas ou ne veut pas assumer son obligation de protéger, c'est à la communauté internationale qu'incombe cette responsabilité, y compris par une action déterminée et en temps voulu. La France est actuellement engagée au Mali et en République centrafricaine, à la demande des autorités et sur mandat du Conseil de sécurité, pour protéger les populations menacées. Dans ces pays et en République démocratique du Congo, ce Conseil a confié des mandats robustes de protection des civils, qui faisait défaut à la MINUAR en 1994. Ces avancées doivent être consolidées. Le Conseil de sécurité doit continuer à jouer tout son rôle dans la mise en œuvre de la responsabilité de protéger. Membre du Groupe des amis de la responsabilité de protéger, la France s'y emploiera.

Prévenir, c'est enfin juger. Dès 1948, la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide prévoyait une cour criminelle internationale. Cinquante ans plus tard, nous adoptions enfin le statut de Rome. Entre temps, le Tribunal pénal international pour le Rwanda a permis de faire avancer la justice. Il a été le premier à reconnaître que les actes de violence sexuelle pouvaient être des actes constitutifs de génocide et cette jurisprudence a été reprise depuis. Au cœur des processus de réconciliation, la justice reste un vecteur essentiel de mémoire et de réparation, pour éviter le cycle des représailles. La Cour pénale internationale est permanente et opérationnelle. Lorsque des atrocités sont commises, comme aujourd'hui en Syrie, il n'y a aucune excuse à l'inaction : ce Conseil a le pouvoir de déférer la situation à la CPI.

Madame la Présidente,

Malgré ces avancées, des épisodes tragiques, tels que la Syrie aujourd'hui, nous rappellent la nécessité permanente d'améliorer notre action.

Je salue à cet égard les initiatives du Secrétaire général, sa politique de diligence voulue ou encore sa politique de contacts limités avec les personnes visées par un mandat d'arrêt ou une citation à comparaître délivré par la CPI. L'Organisation doit en effet être exemplaire. Tous nos outils doivent être mobilisés : les mécanismes des droits de l'Homme ; le Réseau des points de contacts pour la responsabilité de protéger, auquel nous participons ; nos réunions de « débat prospectif » (horizon scanning) au Conseil de sécurité, qui font partie intégrante de nos efforts en matière de diplomatie préventive et gagneraient à être organisées sur une base régulière.

Au-delà de l'alerte précoce et de l'action préventive, restent les situations tragiques où des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre sont perpétrés, sous nos yeux, alors que le Conseil de sécurité reste paralysé par un usage abusif du droit de veto. C'est pourquoi, la France travaille actuellement à l'élaboration d'un code de conduite volontaire des cinq membres permanents, visant à la limitation à l'usage du droit de veto lorsque de tels crimes sont en jeu. Nous le devons, notamment, au peuple syrien.

Madame la Présidente,

Raphaël Lemkin appelait il y a près de 70 ans à la coopération internationale pour libérer l'humanité d'un fléau aussi odieux, qui par sa nature anomique, immorale et inhumaine, choque la conscience de l'humanité. Mon collègue jordanien dans un discours de haute tenue essayé de l'expliquer par la peur. Sans doute a-t-il raison. Mais l'horreur absolue du crime atteint également une dimension métaphysique tant elle évoque le mal qui hère en chacun d'entre nous. Qu'on soit chrétien ou pas, il est difficile de ne pas penser au péché originel au sein de la nature humaine.

Aujourd'hui, la France honore la mémoire de toutes les victimes du génocide et réitère son engagement à tout mettre en œuvre pour que les leçons des horreurs soient tirées et que de telles tragédies ne se reproduisent plus ; car cette tragédie est toujours présente, et toujours possible.

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19/12/2014
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