Ukraine : la France exige le retour des forces russes dans leurs bases

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On trouvera ci-joint le texte de l'intervention faite lundi après-midi par le Représentant permanent de la France auprès des Nations Unies, Gérard Araud, devant le Conseil de sécurité.

Madame la présidente,

Je l'avais dit, en séance de consultations, samedi. C'est un sentiment de consternation qui domine lorsque nous voyons ce qui se passe en Ukraine et lorsque nous entendons ce que vient de dire notre collègue russe.

C'est en effet la voix du passé que nous venons d'entendre. J'avais 15 ans en août 1968 lorsque les forces soviétiques sont entrées en Tchécoslovaquie. C'était les mêmes justifications, les mêmes documents exhibés, les mêmes allégations que nous avions entendu. Nous avions espéré qu'avec la construction européenne et l'effondrement du communisme, nous sortirions de ces cauchemars ; nous avions espéré qu'à la logique dangereuse des rapports de forces, nous substituerions la coopération dans le respect de l'identité et de l'indépendance de chacun.

Nous voilà ramenés à un monde où la force prime le droit ; où toute crise doit avoir un vainqueur et un vaincu ; où la propagande nie la réalité.

Revenons d'abord aux faits, que nulle manipulation ne peut occulter à l'ère de la télévision et de l'internet. Ces faits sont simples. L'armée russe occupe la Crimée, territoire ukrainien, contre la volonté du gouvernement ukrainien, en violation du droit international. Les raisons invoquées sont de flagrantes contre-vérités : non, on ne tue pas aujourd'hui dans les rues de Kiev ; non, on ne menace pas les populations russophones en Crimée ou ailleurs ; oui, il ne s'agit que de prétextes que ceux qui les présentent ne doivent même pas croire tant ils sont grossiers.

En occupant la Crimée, la Russie a pris un gage territorial. L'objectif est clair : amener les autorités de Kiev à résipiscence, les intégrer dans la sphère d'influence de Moscou, et leur rappeler que leur souveraineté est limitée, comme disait autrefois M. Brejnev, après avoir envahi la Tchécoslovaquie.

En un mot, la Russie rétrograde l'Europe de quarante ans. Tout y est : la pratique comme la rhétorique soviétique, la brutalité et la propagande.

Madame la présidente,

La France ne veut pas jouer ce jeu dérisoire qui ne sert les intérêts de personne, et certainement pas des peuples ukrainien et russe. C'est pourquoi, dès le début de la crise, le ministre français des Affaires Étrangères, avec ses collègues allemand et polonais, s'est rendu sur place pour négocier un accord qu'à ce moment, la Russie avait d'ailleurs refusé d'endosser, pour l'invoquer aujourd'hui. Lorsque les évènements, la fuite du président et la volte-face du parlement, en ont rendu impossible l'application, la France n'a cessé d'en défendre l'esprit, c'est-à-dire la réconciliation par le biais de la constitution d'un gouvernement d'union nationale et la tenue d'élections sous supervision internationale. C'est ce que propose aujourd'hui le Premier Ministre qui se heurte au refus du parti des régions de rejoindre le gouvernement ; c'est ce que recherche le président par intérim qui a refusé de signer la loi qui, hâtivement et malheureusement, réduisait le rôle de la langue russe.

Fidèle à cette recherche de solution raisonnable, qui respecte les intérêts et les sensibilités de chacun, dans le cadre de l'indépendance et de l'intégrité territoriale de l'Ukraine, six points devraient constituer la base d'une sortie de crise, six points simples qui devraient être acceptés par toute partie respectueuse du droit international.

Tout d'abord, le retour des forces armées russes dans leurs bases, vérifié par des observateurs internationaux.

Deuxièmement, le cantonnement immédiat, le désarmement et la dissolution des éléments paramilitaires et des autres groupes disposant d'armes illégales sous le contrôle d'observateurs internationaux.

Troisièmement, le rétablissement par le Parlement ukrainien de la loi sur les langues régionales.

Quatrièmement, la mise en place d'un haut conseil pour la protection des minorités.

Cinquièmement, la mise en œuvre de la réforme constitutionnelle. Sixièmement, enfin, l'organisation d'élections présidentielles le 25 mai sous l'égide de l'OSCE.

Ce sont des principes simples dont une médiation internationale doit pouvoir négocier la mise en œuvre entre toutes les parties concernées. A cet égard, le Secrétaire Général de notre organisation, en liaison avec l'Union européenne et l'OSCE, a un rôle central à jouer en la matière.

Mais qu'on ne s'y trompe pas, cette volonté de trouver une solution négociée qui réponde aux exigences du droit international, qui préserve les droits de tous les Ukrainiens et qui permette la stabilisation d'une Ukraine démocratique et réconciliée dans son environnement régional ne peut s'accommoder de la persistance des violations du droit international qu'a commises la Russie. La France veut coopérer avec une Russie, avec laquelle elle a une longue histoire commune mais pas à n'importe quel prix, pas en reniant ses principes et ses valeurs.

Ce que nous avons entendu aujourd'hui de déni de la réalité, de mépris du droit international et de reniement de tout un discours du respect sourcilleux de la souveraineté nationale ne nous incline pas à l'optimisme. La Russie semble revenir à ses vieux démons, en rejouant des rôles démodés dans un décor désuet, à l'affiche d'un théâtre en faillite.

Si elle continuait à ne pas comprendre l'esprit des temps nouveaux et à faire confiance à la force plutôt qu'au dialogue, c'est avec regret mais avec détermination, qu'avec ses partenaires européens, la France ne manquerait pas d'en tirer des conséquences dans les relations avec la Russie. Ce serait un recul dont la Russie serait seule responsable. La France, comme ses partenaires, comme l'ensemble de la communauté internationale, ne demande rien d'autre que le respect du droit international et de la souveraineté ukrainienne que viole brutalement et ostensiblement la Russie.

Je vous remercie.

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30/07/2014
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