Conseil des droits de l'homme : le témoignage poignant d'Esther Mujawayo-Keiner, survivante du génocide rwandais

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Ether Mujawayo

Le Conseil des droits de l’homme a consacré vendredi après-midi, à Genève, sa séance de travail à la question de la prévention du génocide à l’occasion du soixante-cinquième anniversaire de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide. Il a d’abord tenu une réunion-débat sur la Convention avant de procéder à un débat interactif avec le Conseiller spécial du Secrétaire général pour la prévention du génocide, Adama Dieng.

Le Conseil a entendu le témoignage poignant d'Esther Mujawayo-Keiner, sociologue, survivante du génocide rwandais, qui a raconté ce qu’elle avait vécu, voyant sa famille presque entièrement décimée dans des conditions atroces. «J’ai survécu, a-t-elle dit, mais comment survivre quand tout le monde autour de toi a été tué?». Pourra-t-il y avoir une justice, alors que les premiers procès de génocidaires – en France ou en Allemagne – se tenaient seulement maintenant, vingt ans après les faits.

Esther Mujawayo-Keiner a décrit comment elle avait vécu les premières heures des massacres qui ont commencé le 7 avril 1994 au matin à Kigali, quatre jours après Pâques. «Nous sentions la tension monter». La Radio des Mille Collines appelait à l’extermination des Tutsis dans des chansons légères et entraînantes, agréables à fredonner mais dont les paroles étaient épouvantables. Dans le même temps, a-t-elle remarqué, il était difficile d’y croire, alors que les casques bleus patrouillaient dans la capitale. Les massacres se sont arrêtés cent jours plus tard avec la victoire du Front patriotique rwandais et la défaite du régime génocidaire.

«J’ai survécu. Mais comment survivre quand tout le monde autour de toi a été tué?», a demandé Mme Mujawayo-Keiner. Montrant des photos de ses proches, elle a énuméré parents, oncles, tantes, neveux, nièces, mari, elle seule, le bébé qu’elle tient dans les bras et une nièce ont survécu. «Pour ceux qui ont eu la «chance» de garder ces photos, c’est terrible, terrible de continuer à vivre car tu es pratiquement la seule à avoir survécu. Tu as survécu mais tu ne vis pas. Vivre avec cette absence et la culpabilité, la culpabilité du survivant, une culpabilité d’autant plus grande que tu n’as pu les enterrer», car on ignore où sont les corps. De plus, tous les biens ont été pillés, toute trace du passé effacée.

«Pour que ce soit possible de tuer un million de personnes pendant cent jours, il a fallu pratiquement impliquer tout le monde», a-t-elle observé, notant que dans les massacres classiques, on se bornait à éliminer les gens importants, des hommes en majorité. Cette fois, même les havres qu’avaient auparavant été les églises ont été violés. Lors des massacres précédents au Rwanda dans les années 60 et 70, les gens se réfugiaient dans les églises mais cette fois celles-ci n’ont pas été respectées, a-t-elle expliqué. À la fin du génocide, la société était brisée où «même les salutations d’usage ne pouvaient plus avoir cours».

Pourra-t-il y avoir une justice, a demandé Esther Mujawayo-Keiner, constatant que les premiers procès de génocidaires dans des pays comme la France ou l’Allemagne se tenaient seulement maintenant, vingt ans après les faits. Elle a demandé ce qu’il en était de la justice «restaurative». Ainsi, par exemple, les génocidaires, de surcroît violeurs et sidéens, jugés à Arusha, bénéficiaient de trithérapies alors que les femmes violées venues témoigner devant le Tribunal pénal international n’y avaient pas droit : «Ce n’est pas prévu», se sont-elles entendu répondre. Elles ont pu finalement se faire soigner mais non pas grâce à la justice internationale d’Arusha.

En conclusion, Esther Mujawayo-Keiner a souligné que «Les gens que je vous ai montrés sur ces photos pourraient être toujours vivants si on avait agi à temps».

En préambule, Navi Pillay, Haut-Commissaire aux droits de l’homme, avait rappelé qu’en vertu de Convention, tout État a la responsabilité de faire en sorte qu’aucun génocide ne soit perpétré. Les organes conventionnels des droits de l’homme et les organismes des Nations Unies ont aussi un rôle à jouer dans la prévention des génocides, notamment grâce à leur présence sur le terrain. Pour Navi Pillay, le combat contre l’impunité est un aspect important de la prévention du génocide. Il est donc primordial que tous coopèrent avec la justice internationale et se gardent de protéger des personnes que la Cour pénale internationale souhaite entendre.

Des exposés ont aussi été présentés par Adama Dieng, Conseiller spécial du Secrétaire général sur la prévention du génocide, et Jonathan Sisson, Conseiller technique, membre de l’équipe chargée de traiter de la prévention des crimes atroces au Ministère des affaires étrangères de la Suisse, sans oublier le Ministre arménien des affaires étrangères.

A noter que les délégations suivantes ont participé à la réunion-débat sur la Convention: Comité international de la Croix-Rouge, Espagne, Égypte, Liechtenstein, Maroc, Hongrie, Nouvelle-Zélande, Madagascar, Sierra Leone, Liechtenstein, Union européenne, Hongrie, Costa Rica, Slovénie, Portugal, Australie, Belgique, Pologne, Pays-Bas, Brésil, Argentine, Monténégro,, Éthiopie (Au nom du groupe africain), Algérie, États-Unis, Rwanda, Estonie, Chili, Monténégro, Azerbaïdjan, Venezuela, Soudan et Turquie.

Les organisations non gouvernementales suivantes ont également pris la parole : Conseil indien d’Amérique du Sud, Association internationale des avocats et juristes juifs, Conseil mondial de environnement et des ressources, European Union of Public Relations et l’Organisation internationale pour élimination de toute forme de discrimination raciale.

(Extrait sonore : Esther Mujawayo-Keiner, sociologue et survivante du génocide rwandais)

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28/08/2014
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