Côte d'Ivoire : le Grand Ouest, clé de la réconciliation

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Parce qu'il cumule les problèmes fonciers, sécuritaires et identitaires de la Côte d'Ivoire contemporaine, le « Grand Ouest » reste la zone la plus instable du pays.

C’est ce qu’a affirmé un dernier rapport de l’ONG International Crisis Group. Le rapport demande qu'une attention particulière soit accordée a l'ouest ivoirien, notamment au Cavally et au Guemon, pour la réussite du processus de réconciliation nationale. Ce sont les deux régions, en dehors d'Abidjan, où la crise postélectorale a fait le plus grand nombre de victimes et où les violences les plus graves qui ont suivi cette crise ont été enregistrées. Leurs problèmes n'ont pas fait l'objet d'un traitement politique et économique de la part du gouvernement actuel mais d'un verrouillage sécuritaire qui n'a pas réduit l'instabilité chronique.

Celle-ci demeure un facteur potentiel de relance de la crise. Le gouvernement ivoirien, qui depuis le mois de décembre dernier a pris des mesures d'apaisement afin de faire baisser la tension politique, doit prolonger son action en incluant dès maintenant ces deux régions, favorables à l'ancien président Laurent Gbagbo, dans ses efforts actuels pour la réconciliation nationale.

Depuis l'indépendance, ces deux régions excentrées ont été oubliées par le pouvoir central dans le partage de la richesse nationale. Elles produisent pourtant une part non négligeable du cacao dont la Côte d'Ivoire est le premier producteur mondial et de grandes quantités d'autres matières premières végétales. Elles sont restées sous-développées, échappant aux effets bénéfiques du « miracle ivoirien ».

La richesse de la Cavally et du Guémon, qui repose sur une terre exceptionnellement fertile, est en même temps son principal problème. Mal régulée et objet d'une compétition vive, l'accès à la propriété foncière est une cause récurrente de conflits. Cette richesse attire en outre une très forte immigration qui entraine chez les autochtones, devenus souvent minoritaires, un fort sentiment de dépossession. Pendant longtemps, ces conflits ont pu être réglés à l'amiable dans le cadre de systèmes d'arrangements locaux et coutumiers.

Mais ces systèmes n'ont pas résisté à la crise économique, à la pression démogra-phique et à l'expansion d'un discours politique xénophobe dans les années 1990. Exploité par les trois grands partis politiques qui se sont disputé la succession du président Félix Houphouët-Boigny, les conflits fonciers ont opposé, de plus en plus violemment, les propriétaires terriens autochtones aux immigrés de l'intérieur et de l'ex­térieur qui leur louaient la terre.

Ces conflits entre populations autochtones et immigrées, que le régime du président Henri Konan Bédié a tenté de faire taire en promulguant en 1998 un code foncier qui n'a jamais été appliqué, ont été considérablement accentués par la guerre de septembre 2002 et ses suites. Durant cette période, les violences qu'a connues le Grand Ouest ont été plus fortes que partout ailleurs en Côte d'Ivoire, avec des crimes de masse faisant des dizaines voire des centaines de victimes. Cette particularité a plusieurs causes.

La Cavally et le Guémon sont stratégiques, non seulement en tant que zones productrices de cacao mais aussi parce qu'elles se trouvent au centre du réseau d'ache­minement de cette matière première vers le littoral depuis lequel elle est exportée. Qui est maître de ces deux régions est aussi maitre de la principale source de devises du pays. La proximité du Libéria voisin a constitué un facteur aggravant. Des mercenaires en provenance de ce pays ont exporté les comportements brutaux hérités des guerres du fleuve Mano et continuent de faire des incursions meurtrières et régulières en territoire ivoirien, profitant des faiblesses des forces armées libériennes et ivoiriennes.

Durant la crise postélectorale de 2011, les régions de la Cavally et du Guémon ont été marquées par de nouveaux massacres. A l'exception d'Abidjan, ja ville de Duékoué a connu pendant cette période le plus grand carnage de toute la longue crise ivoirienne, avec plusieurs centaines de victimes tuées en quelques jours. Puis en juillet 2012, plus d'un an après la fin de cette crise, d'autres crimes violents se sont déroulés dans le camp de déplacés de Nahibly, situé en périphérie de Duékoué. En 2013, plusieurs incursions de miliciens libériens et ivoiriens depuis la frontière du Libéria ont fait de nouvelles victimes et entrainé le déplacement de milliers de personnes. Ces évènements récents sont la preuve de la volatilité de ces deux régions, que la violence y couve toujours et qu'en cas de retour de tensions politiques fortes, elles seront sans doute les premières à s'embraser.

A ce jour, les graves crimes qui ont touché des membres de groupes ethniques considérés comme favorable au président Gbagbo n'ont pas été jugés, apportant des arguments à ceux qui dénoncent l'existence d'une justice des vainqueurs. Pour stabiliser les régions de la Cavally et du Guémon, le pouvoir en place à Abidjan doit en priorité faire la lumière sur ces crimes de masse tout en adoptant d'autres mesures importantes.

(Extrait sonore: Rinaldo Depagne, Directeur du Projet Afrique de l'Ouest de l'ONG international Crisis Group, propos recueillis par Bob Quenum d’ONUCI-FM)

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08/12/2017
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