Syrie : pas de solution militaire à la crise (Brahimi)

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Lakhdar Brahimi, Représentant spécial conjoint de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie, avec son équipe, au Palais des Nations Unies à Genève (photo: J. M. Ferré/ONU).

Le Représentant spécial conjoint des Nations Unies et de la Ligue des États arabes en Syrie, Lakhdar Brahimi, estime qu’il n’existe pas de solution militaire à la crise syrienne et que seule la voie reste politique. « On va voir quels changements les événements très graves survenus le 21 août vont provoquer », a-t-il fait remarquer. L'ancien Chef de la diplomatie algérienne a précisé qu’il n’y a « pas de lien direct entre une intervention militaire et son mandat » de médiateur.

« Je pense tous les matins à démissionner », a confié M. Brahimi, en rappelant qu’il est chargé depuis un an de ce dossier qu’il avait repris de l’ex-secrétaire général de l’ONU Kofi Annan. « Mon problème personnel n’est pas important, ce qui est important est de savoir comment sortir le peuple syrien de ce calvaire », a-t-il affirmé.

La Radio des Nations Unies vous propose une partie de la transcription de sa conférence de presse ce mercredi 28 août à Genève :

Question : On sait très bien que les politiques n'aiment pas spéculer, mais dans le cas où il y a une frappe, quelles sont les chances pour Genève II – parce qu'il y a des analystes qui voient que c'est une chance pour Genève II.  J'aimerai bien vous entendre.

Lakhdar Brahimi: La réponse simple et rapide, c'est que je ne sais pas.  Je dis qu'il y a un avant 21 août, et un après 21 août.  S'il y a une action militaire qui intervient, il n'y a pas de doutes que ça aura un effet sur la situation en Syrie.  Est-ce que ça précipitera, est-ce que ça va accroître, si vous voulez, l'intérêt pour une solution politique ou au contraire, il y aura une tentation pour dire « On n'a pas besoin d'une solution politique, on peut avoir une solution militaire », je n'en sais rien.

Moi, je continue à croire qu'il n'y aura pas de solution militaire en Syrie, il n'y aura qu'une solution politique et le plus tôt on travaille sérieusement pour cette solution politique, mieux ça vaut.

Question :  Il y a eu, selon certaines chiffres qui ont été corroborées, ou disons publiées aussi par les Nations Unies, depuis le début de la crise en Syrie à peu près 100.000 morts.  Devrait-on juste attendre qu'on ait utilisé des armes dites non-conventionnelles  pour réagir?  Est-ce que notre moral et le droit international autorisent l'utilisation d'armes  conventionnelles pour tuer des êtres humaines, et c'est parce qu'on a utilisé des armes chimiques ou autre qu'on devrait réagir?

Autre chose parce qu'on a posé la question qui est fondamentale pour nous qui suivons les Nations Unies.  Je pense que votre mandat est de veiller sur la paix du monde.  Est-ce qu'aujourd'hui, si Obama, pour citer un nom, et Laurent Fabius décidaient avec les anglais d'aller frapper la Syrie, est-ce que l'ONU aura le courage de dire « Nous ne sommes pas pour cette guerre », d'autant plus que de plus en plus la grande maison est en train de perdre sa crédibilité?  Je vous remercie.

Lakhdar Brahimi: Ecoutez, c'est moi qui vous remercie pour cette tirade très humaniste et très pro-United Nations.  C'est moi qui vous remercie pour cela.

Vous avez parfaitement raison, il y a eu 100.000 morts et moi, je n'ai pas cessé de dire que c'est un scandale qu'en particulier le Conseil de Sécurité soit resté paralysé pendant deux ans. Et ça, je l'ai dit au Conseil de Sécurité même.  Je leur aurais dit: « Vous dites et vous êtes fiers de dire que vous  êtes responsables pour la paix et la sécurité dans le monde.  La plus grande crise qui menace la paix et la sécurité dans le monde aujourd'hui, c'est la Syrie, et vous ne faites rien pour régler ce problème.

Je suis d'accord avec vous qu'il n'y avait pas de raison d'attendre qu'un agent chimique ait probablement été utilisé pour qu'on s'intéresse enfin à la Syrie.  Mais le fait est que les armes chimiques sont interdites depuis 1925 et que l'utilisation des armes chimiques est un crime en soi; que ça tue 1 personne, ou 200 personnes, ou 10.000 personnes, l'utilisation est interdite.  Maintenant, comment on réagit, ça c'est un autre affaire.

Qu'est-ce que les Nations Unies?  Les Nations Unies, vous savez, c'est  Obama, c'est Fabius, c'est M. Cameron: eux aussi, sont les Nations Unies.  Et les Nations Unies, c'est aussi M. Ban Ki-moon.  M. Ban Ki-moon  fait un discours aujourd'hui, je crois qu'il va parler de la Syrie, et c'est certainement le problème qui le préoccupe le plus par les temps qui courent.  Comment l'organisation dans ses composantes diverses, c'est-à-dire le Conseil de Sécurité et le Secrétaire général, vont réagir, ça je ne peux pas vous le dire pour le moment.

Question : M. Brahimi, depuis votre nomination pour cette mission, on voit que la solution politique malheureusement s'éloigne de plus en plus et, vu ce qui se passe aujourd'hui sur le terrain, je peux dire, excusez-moi du mot,  qu'elle est presque morte.  Est-ce que vous pensez que votre mission peut sauver quelque chose ?  Y aura-t-il vraiment un Genève II ou bien attendez-vous juste ce qui se passe sur le terrain pour vous déclarer ?

Lakhdar Brahimi: Moi, je ne suis pas d'accord que la solution politique soit morte.  J'ai l'impression que de plus en plus, les gens voient que, quand-même, la solution militaire n'intervient pas. Le gouvernement dit qu'ils sont en train de combattre le terrorisme et qu'ils vont gagner dans deux semaines, trois semaines ; ça fait deux ans qu'ils n'ont pas gagné. L'opposition disait la même chose : «  Bachar va tomber,  Bachar est tombé, Bachar va tomber la semaine prochaine, le mois prochain ».  Ce n'est pas arrivé.  La solution militaire a démontré ses limites, si vous voulez. Et je crois que de plus en plus de gens disent qu'il ne peut y avoir qu'une solution politique. C'est ce que Kerry a dit et répété vingt fois ces derniers mois. Les Russes disent aussi la même chose.  Je crois que les Européens aussi, qui à un certain moment pensaient que le régime de Bachar allait tomber et être remplacé par l'opposition qu'ils soutiennent, commencent à parler d'une solution – ont commencé à parler d'une solution politique.  Le 21 août, il s'est passé quelque chose de très, très grave, qui est considéré comme grave par tout le monde.  On va voir quels changements cela va opérer.  Vous avez des gens qui vous disent que la leçon à tirer du 21 août est de dire : « Pressez-vous à trouver et à mettre en œuvre une solution politique ».  Maintenant, qu'est-ce qu'il va se passer, je n'en sais rien.  Pour mon problème personnel, ce n'est rien du tout ; vous savez, hier, j'ai dit à la BBC que moi, je pense à démissionner tous les matins.   Peut-être qu'un jour  je vais dire : « Oui, peut-être il faut que je m'en aille ».  Cela fait un an que  je suis sur ce dossier, mais mon problème personnel n'est pas important du tout ; c'est le problème du peuple syrien qui est important et c'est ce qu'il faut voir, c'est comment aider le peuple syrien à sortir de ce calvaire.

(Extrait sonore : Lakhdar Brahimi, Représentant spécial conjoint des Nations Unies et de la Ligue des États arabes en Syrie)

Classé sous Infoplus, Maintien de la paix.
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18/09/2014
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