Haïti chérie : ''ce poème est pour toi''
Écouter /La catastrophe qui a frappé Haïti en janvier 2010, avait soulevé un élan de solidarité impressionnant à l’échelle mondiale.
Solidarité, tendresse, compassion et mobilisation. L'aide d'urgence était indispensable, quand tout manquait à commencer par l'eau potable et alors que le chaos occasionné par le tremblement de terre venait s'ajouter à une réalité quotidienne déjà marquée par la pauvreté et par la faim pour l'immense majorité du peuple haïtien.
Maudite soit la douleur qui s'abat sur l'île. Mais le peuple haïtien a pu et su se ressaisir, comme le prédisaient il y a trois ans ces quelques strophes.
Pour leur auteur, Antonio Petro Monteiro Lima; Représentant permanent du Cap Vert auprès des Nations Unies, également écrivain, musicien et poète, le peuple d'Haïti a cela de particulier: «le vrai pouvoir de se relever».
L'ambassadeur du Cap Vert n'a jamais visité Haïti, mais s'est toujours senti «si proche de son peuple, de sa musique et de ses écrivains".
Au micro de la Radio des Nations Unies, il raconte comment dès les premières heures, la tragédie l'avait touchée au plus profond de lui.
Il a tenu à préciser que d'autres pays peuvent dépêcher des avions, des équipes de médecins et des ravitaillements; mais le que Cap Vert n'étant pas à la hauteur de ces dons, a voulu apporter une toute autre contribution: «Mon pays est un petit pays», expliquait-t-il, quelques jours à peine après le tremblement de terre, mais «cela n'enlevait rien à sa solidarité avec le peuple haïtien».
«En écrivant ce poème j'ai donné quelque chose de moi, une contribution modeste qui, je l'espère, sera de quelque secours pour ceux qui apprécient la poésie. En donnant ce poème, c'est un peu une parcelle de moi-même et une parcelle de mon pays que j'offre aux Haïtiens»
L'ambassadeur poète disait surtout contribuer à nourrir l'âme du peuple d'Haïti. Aussi espérait-t-il au travers de sa plume et de sa voix inviter «le peuple fier», longtemps habité par un grand élan de survie, à renouer avec l'espoir.
Haïti chérie,
Soudain
La terre a tremblé ce jour de janvier 2010
Soudain
L’effondrement des jours
Le vacarme assourdissant du néant
La quête vaine d’une parcelle de vie
Et le silence dans la pestilence du petit matin
Et plus rien n’est plus pareil
Et plus rien ne ressemble à rien
Les yeux hagards des survivants se hasardent
Parmi les ombres empreintes de poussières
Dans l’asservissement d’une brisure de vie
Là une main surgie au milieu des débris
Ici un visage à la bouche béante à jamais silencieuse
Un peuple entier enseveli
Un pays à l’agonie
Haïti, Haïti chérie,
Pitié
Pour ce pays de lumière et d’ombre
Pitié
Pour ce peuple au parcours singulier
Pris dans l’étau sanglant
D’une histoire dépossédée
De Généraux embrigadés héritiers de Flibustiers
En tristes sires bardés de tontons macoutes
Empaillés dans le costume emprunté d’une sanglante méprise
D’une évidente dérive
Noire est la nuit encastrée du destin
Partir est un rêve frustrant
Et rester nourrit le cauchemar
L’espoir bafoué
L’espoir contrarié
Mais l’espoir vivifié, toujours recommencé
Le désir d’avenir toujours en avant des cœurs
Toujours là où l’esprit le dispute au poison de la discorde
La nuit est longue mais la lumière vient
Me susurre à l’oreille mon frère en Mina
A luta continua e a victoria é certa
Me glisse a voix basse mon frère du Kizombo
Et l’esprit de Cabral habite tous nos frères en diaspora
En ce janvier de larmes et de sang
L’Afrique souffre la ou crie un de ses fils
Et cette douleur qui nous habite
Et ce mal ancestral commun qui nous ronge
D’une aspiration toujours frustrée
Toujours castrée
Et puis soudain
Cet enfant tire de sous les décombres
Et qui, émerveillé d’une renaissance inespérée
Lève les bras vers le ciel pour saluer la terre
Et dessiner à l’écran le V de la victoire
Et de l’avenir de ce peuple de foi
Gouverneur de la rosée
Ce sont bien là les enfants de Toussaint Louverture
Qui fit mettre genou à terre
Les grognards de l’Empereur
Ce sont bien là les descendants de Dessalines
Qui proclama contre la nuit esclave
La première République Noire « doubout »
Ah ces voix claires de femmes assouvies
Ces cris d’hommes rassasiés
Ce chant guttural monté des ténèbres d’un passé
Emmuré dans la mémoire
La résilience d’un peuple insoumis
Habité de l’épopée de ses ancêtres d’Afrique
Mandingues, Ouoloffs, Mandes, Umbundus,
Qui ont franchi les mers enchaînés
Qui ont croisé le fer avec le feu d’un Dieu diaphane
Et ont découvert la vérité du monde
Qui ont surmonté
L’humiliation forcée
La vindicte raciale dépassée
Dans une négritude apaisée
Sur les décombres du Code Noir
Non pas pitié « pou moun la »
Pas pitié mais fierté
Pour ce peuple d’Haïti
Haïti chérie
Antonio Pedro Monteiro Lima. New York, 21 Janvier 2010
