Jordanie : les travailleurs immigrés font entendre leur voix

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Industrie du textile en Jordanie (Photo : OIT)

En Jordanie, la main-d'œuvre étrangère est nombreuse et s'accroît rapidement. Près d'un demi-million de migrants, venus pour la plupart d'Asie ou du monde arabe, effectuent de longues journées de travail dans des conditions parfois difficiles.

Pendant des années, les migrants qui étaient exploités, sous-payés ou victimes d'autres types d'abus, n'avaient aucun pouvoir de négociation puisqu'il leur était interdit de rejoindre un syndicat.

Depuis 2010, les travailleurs migrants sont autorisés à se syndiquer, à voter lors des élections professionnelles et à participer aux comités de travailleurs à l'échelon des entreprises.

Cette modification législative a eu un impact considérable dans les Zones industrielles qualifiantes (ZIQ) et en particulier dans le secteur textile qui emploie 75 à 80 pour cent de cette main-d'œuvre immigrée – quelque 30 000 personnes originaires du Bangladesh, du Sri Lanka, d'Inde et d'ailleurs.

Les ZIQ, où les produits peuvent être fabriqués et exportés en franchise de taxe vers les Etats-Unis, ont été mises en place dans les années 1990 dans l'optique d'atténuer le chômage et de stimuler l'économie. Elles ont attiré des investissements étrangers mais les conditions de travail n'ont séduit que des travailleurs étrangers et n'ont pas créé plus d'emplois pour les Jordaniens.

En général, les immigrés travaillent davantage pour un salaire moindre que leurs homologues jordaniens. Ils ne sont pas protégés par les lois sociales nationales et ont un accès limité à la protection sociale, ce qui les rend hautement vulnérables.

En 2012, le salaire minimum national a été augmenté et porté à 190 dinars pour les Jordaniens mais il a été fixé à 110 dinars jordaniens pour les migrants.

Dans le secteur textile, plus de 70 pour cent des travailleurs sont des femmes, dont la plupart ont quitté leur foyer et leur famille pour la première fois, sont analphabètes et ignorantes de leurs droits en Jordanie.

Le droit syndical était fondamental pour améliorer leurs conditions de travail.

«Ces travailleurs étaient de notre ressort et nous devions les défendre», déclare Fathalla Omrani, président du Syndicat général des travailleurs de l'industrie textile, ajoutant: «Le syndicat est leur première ligne de défense». Mais cela était contraire à la loi qui stipulait que seuls les travailleurs jordaniens pouvaient adhérer à des organisations syndicales.

Le nombre de travailleurs immigrés ayant augmenté au fil des années, les syndicats, avec l'appui de l'OIT et d'autres organismes, ont commencé à chercher un moyen juridique pour permettre aux travailleurs immigrés de rejoindre leurs organisations, initiant une discussion tripartite entre gouvernement, syndicats et associations d'employeurs. Adnan Abu Rageb, de la Chambre de l'industrie jordanienne, a déclaré que l'objectif était «d'institutionnaliser» le traitement des problèmes des travailleurs migrants. Les syndicats aidaient déjà cette main-d'œuvre immigrée mais de manière informelle – et au mépris de la loi.

«Cela consistait à inscrire une situation de fait dans le cadre de la loi», a résumé Abu Rageb. Ainsi, ils pourraient étendre les droits des travailleurs migrants et donner plus d'efficacité à leurs efforts de négociation collective.

En juillet 2010, le gouvernement a approuvé l'amendement supprimant la clause qui interdisait aux migrants d'adhérer à un syndicat.

«Avec le nombre croissant de problèmes concernant les travailleurs immigrés, en vue de les organiser et de protéger leurs droits, une institution devenait indispensable», explique Jehad Ahmad Jadallah, directeur des relations du travail au ministère du Travail.

«Certaines industries emploient plus de 10 000 travailleurs immigrés, ajoute M. Jadallah. Comment pouvons-nous connaître leurs problèmes et leurs revendications s'ils n'adhèrent pas à des syndicats?»

Octroyer de meilleures conditions de travail aux travailleurs immigrés, c'est aussi rentable sur le plan commercial, indique Mohamad Khorma, président de l'Association jordanienne des fabricants de vêtements, de textiles et d'accessoires, qui regroupe des propriétaires d'usines et des employeurs.

«Nous représentons l'un des secteurs qui emploient le plus de travailleurs migrants. Nous dépendons d'eux. Cet amendement fait partie des progrès auxquels nous aspirions. Nous traitons avec des acheteurs aux Etats-Unis qui sont contrôlés par des organismes de défense des droits de l'homme et de respect des normes. Cela contribue donc à préserver la compétitivité de notre secteur.»

Préserver la compétitivité tout en garantissant des contrats de travail équitables, des conditions de travail décentes et le droit à la négociation collective est un équilibre indispensable.

Si les travailleurs immigrés peuvent maintenant adhérer aux 16 syndicats de l'industrie, ils ne peuvent pas être candidats aux élections professionnelles et – comme les travailleurs jordaniens – ne peuvent établir leur propre organisation, parce que la Jordanie n'a pas ratifié la convention fondamentale de l'OIT (n° 87) sur la liberté syndicale et la protection du droit syndical.

Arshad Ali, un Pakistanais qui a travaillé 36 ans dans le secteur textile en Jordanie, juge positif le fait que les travailleurs immigrés puissent rejoindre les rangs des organisations syndicales «parce que les usines textiles rencontrent de nombreux problèmes». Cela veut aussi dire que les travailleurs, qui ignoraient jusque-là les règles relatives au salaire, aux congés, horaires de travail et congé maladie «peuvent dorénavant connaître leurs droits», ajoute-t-il.

(Mise en perspective : Jérôme Longué)

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14/12/2017
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